« Les sciences sociales permettent d’éclairer le décideur politique »

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Mon opinion sur la réforme de l’Etat. Entretien réalisé par Hugo Soutra pour la Gazette des Communes.

Maintes fois annoncée et souvent repoussée, la réforme de l’Etat fait figure de vieux serpent de mer. Quelles questions devrait se poser Thierry Mandon s’il souhaite obtenir plus de succès que ses prédécesseurs ?

Les chantiers ne manquent pas : la question du périmètre d’intervention de l’Etat au 21ème siècle, donc de ses compétences et de ses frontières, est inévitable mais ce n’est pas la seule !
Il serait dommage qu’un secrétaire d’Etat en charge de la Réforme de l’Etat s’épargne une réflexion sur le besoin de transparence exprimé par les citoyens, la nécessité de démontrer l’efficacité des politiques publiques ou encore la prise en compte par les administrations de la révolution numérique.

Reste que, s’il souhaite optimiser ses chances de réussite, Thierry Mandon devra coûte que coûte s’attaquer au management de la haute fonction publique, ou plutôt à son imperméabilité…
Accentuer la diversité des profils dans le recrutement de l’ENA ou de l’INET – avec des personnes issues de la recherche scientifique mais aussi du secteur privé – serait pertinent et donnerait un signe clair d’ouverture.

Le fonctionnement en vase-clos de cette « oligarchie » de la haute fonction publique pourrait expliquer, selon vous, la vraie-fausse modernisation de l’Etat dans notre pays ?

Sans porter de jugement sur les réformes structurelles préconisées par les grands corps de l’Etat (Cour des comptes, corps d’inspections, etc) ou les cabinets de consultants appelés en renfort, je milite pour une diversification des ressources utilisées en vue de « réformer l’Etat. » Les universitaires peuvent aussi être utiles pour gouverner !

Je plaide ainsi pour une plus grande rencontre entre « savoirs » et « pouvoir », pour de plus grands échanges entre praticiens de l’action publique et chercheurs.

De quelle manière peuvent-ils accompagner la modernisation des administrations publiques ou encore la mise en œuvre des politiques territoriales ?

En même temps que l’on procède à des coupes budgétaires en faisant « le tri dans les missions de l’Etat » – pour reprendre le même élément de langage que Thierry Mandon –, il conviendrait de s’interroger, par exemple, sur les principaux ressorts alimentant la défiance des citoyens vis-à-vis de la puissance publique.

En déconstruisant au préalable les objets, les sciences sociales offrent cette possibilité et peuvent pousser le décideur à se poser les bonnes questions avant d’entériner une mesure. Ce sont également une chance de redonner de la crédibilité aux pouvoirs publics : la connaissance scientifique oblige les décideurs à penser, dès la conception de leur action, aux résultats produits et ainsi à être plus vigilants quant à l’utilisation des ressources publiques.

Au moment où l’on s’interroge sur la fraude aux aides sociales, il serait utile de relire Philippe Warin, qui a démontré que le non-recours aux prestations sociales est bien supérieur à la fraude.
Je pense aussi aux analyses sur la « Big Society », plébiscitée par beaucoup d’acteurs afin de prendre le relais de l’Etat… mais qui présente aussi des défauts, à savoir vider le secteur public de ses fonctions par le biais de délégations à des associations ne disposant pas des moyens pour les assumer.

Quelle est la plus-value des universitaires par rapport aux consultants ou aux magistrats de la Cour des comptes ?

Outre être déconnecté des enjeux sociopolitiques, l’avantage des chercheurs en sciences sociales réside surtout dans le temps dont ils disposent pour mener leurs recherches. Ils sont bien moins sous pression économique que les consultants, qui se voient, eux, attribuer par leurs cabinets un nombre de jours limité pour effectuer leurs travaux.

Autre attribut : les universitaires disposent d’une connaissance de la littérature accumulée sur la réforme de l’Etat, les relations entre usagers et service public ou l’analyse et l’évaluation des politiques publiques.

Enfin, contrairement aux sages de la rue Cambon, c’est leur métier de mener des enquêtes et réaliser des entretiens. Ils sont formés et payés pour se glisser derrière un guichet de la CAF du Bas-Rhin ou bien réaliser une enquête ethnographique dans un centre social d’un quartier populaire de Lorient (Morbihan). Pourquoi se priver de leur savoir ?

Mais alors pourquoi les acteurs publics rechignent-ils aujourd’hui à faire une place aux chercheurs, notamment dans le cadre de travaux d’évaluations des politiques publiques ?

Parce qu’ils viennent de l’université, le seul lieu où s’enseigne encore les sciences sociales, un lieu insuffisamment considéré par les décideurs publics et privés, obnubilés qu’ils sont par le système français des « grandes écoles ».
Les images d’Epinal sont tenaces, les élites politiques et administratives jugent souvent les chercheurs comme étant trop critiques. C’est oublier qu’un universitaire n’est pas critique en raison de présupposés idéologiques, mais bien du fait d’informations glanées sur le terrain qu’il a pu récolter grâce à une méthode analytique !

C’est évident qu’en recrutant quelqu’un issu de HEC, l’ESCP ou de n’importe quelle autre « grande école », vous serez peut-être moins encombré par la critique. On peut suivre aujourd’hui un cursus complet à Sciences-Po Paris – devenue une business school à part entière – sans maîtriser les fondamentaux de la science politique, de la sociologie ou encore de la philosophie.

Trop abscons, les enseignements poussant à la réflexion ont été abandonnés et remplacés par du marketing ou du contrôle de gestion, dans une logique d’employabilité des étudiants qui apprennent ainsi à réaliser de belles présentations PowerPoint… Or, comment voulez-vous questionner de façon pertinente la réforme de l’Etat lorsque vous ne connaissez pas les fondements mêmes de la notion d’Etat ?

Mettons-nous à la place d’un décideur politique : les sciences sociales ne posent-elles pas, justement, le souci d’interroger la légitimité et la pertinence d’une réforme ?

Si, et c’est justement ce qui fait leur qualité. Plutôt que de débourser des milliers d’euros en frais de conseil qui, certes, présentent l’avantage de répondre à la commande passée en lui livrant uniquement les vérités agréables qu’il a envie d’entendre, un élu humble et soucieux des deniers publics ferait mieux de créer un fonds de recherche/action permettant d’accueillir des universitaires au sein de son administration.

Cela implique une petite révolution culturelle chez les décideurs, habitués à maîtriser le processus de A à Z et non à ce que leurs choix puissent être remis en cause. S’ils procèdent ainsi à l’avenir, ils devront en effet accepter de lire des analyses scientifiques qui varient de celles constamment rabâchées par les acteurs institutionnels et autres consultants sur une nécessaire réforme de l’Etat et des administrations déjà pensée à l’avance.

Autre concession à faire : laisser le champ libre aux chercheurs et leur garantir un accès aux données et aux fonctionnaires. Nous avons plus que jamais besoin d’un écosystème durable et pérenne afin d’expérimenter la collaboration entre théorie scientifique et action politique dans les structures publiques – via des contrats CIFRE ou d’autres dispositifs.

Contrairement à l’administration centrale, les collectivités territoriales ont justement le droit de signer un contrat CIFRE avec un chercheur…

Oui, sauf qu’on retrouve chez les élus locaux les mêmes craintes que celles citées plus haut. Même si elle est moins soumise à la pression médiatique et donc au court-terme, on est pourtant en droit d’attendre de la fonction publique territoriale qu’elle fasse davantage appel aux chercheurs pour l’aider à réfléchir. Au préalable, cela passe par une nécessaire acculturation à la prise de recul et à la prise de distance.

Du reste, si la sociologie « par le haut » était peut-être privilégiée dans les années 1970-80, nombre de travaux de recherche partent aujourd’hui de l’usager, du « bas », permettant une approche plus fine des problèmes et donc plus d’opérationnalité en vue d’une traduction politique.
Le périmètre des projets portés par les collectivités territoriales, plus circonscrits et avec des circuits de décisions plus simples, semblent aussi mieux adaptés au travail analytique d’un chercheur.

Au-delà de ces problèmes culturels, le champ académique ne demeure-t-il pas trop sectorisé pour analyser les politiques publiques, par essence pluridisciplinaires ?

Le cloisonnement des disciplines pose effectivement souci en France : la voie royale pour faire carrière dans l’université reste encore et toujours la spécialisation dans une seule matière. Même si c’est un peu moins vrai aujourd’hui avec le regain d’attention pour la géopolitique (Paris 1, IFG) ainsi que le développement de doubles cursus en socio-histoire (Lille 3, Lyon 2), philosophie politique (Paris 1) ou encore économie politique (Lyon 2, Lille 1), cherchant justement à casser le fonctionnement en silo des disciplines reines…

Mon propos n’est pas de dire que les sciences sociales sont un objet pur et désintéressé. Simplement, que le travail d’un chercheur est analytique donc par définition apolitique. A la lecture d’une thèse, vous vous dites rarement que l’universitaire porte un argument de gauche ou de droite.

Cela n’empêche pas de retrouver, sans surprises, les lignes de clivage classiques ; ponctuée de libéralisme et de moins d’Etat d’un côté, de critique bourdieusienne des institutions de l’autre. L’organisation de l’Etat et la décentralisation est également un sujet de friction, entre partisans d’un approfondissement girondin et militants d’un système jacobin.
Les clivages gagnent même certaines disciplines. La défiance à l’égard du pouvoir de certains sociologues refusant toute « connivence avec l’ordre établi » est tenace, tandis que les économistes se posent probablement moins de questions pour donner leurs « bonnes recettes » aux gouvernants.

Cet entretien est également paru dans La Gazette des communes. Cliquez sur l’image pour accéder au site.

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