Des administrations publiques et des jeunes. Quels enjeux de management public?

Contributions_modifié-1Le problème des générations (Manheim, 1928) est immuable et se pose, de manière récurrente, notamment dans la vie professionnelle. Chaque génération porte un avis sans concession sur celle qui lui succède. La désinvolture, le manque de rigueur, le refus de l’autorité ou encore l’impatience sont, à toutes les époques, des qualificatifs indémodables quand il s’agit de juger, voire même de jauger, les nouveaux impétrants sur le marché du travail.

Notre époque ne faillit pas à la règle puisque nous sommes envahis aujourd’hui par les innombrables conférences, manuels ou guides de bonnes recettes permettant de comprendre et de gérer (sic) ces jeunes réputés technophiles et individualistes, qui manqueraient même de loyauté. Ces individus nés entre le début des années quatre-vingt et le milieu des années quatre-vingt-dix, qui ont grandi avec les médias sociaux, sont qualifiés de « Génération Y », « Digital Natives » ou « Millennials » en anglais.

Même si ce concept peut apparaître comme un artefact, il est indéniable qu’il permet d’appréhender l’évolution du management et de nous questionner sur le sens du travail au XXIe siècle. Plus généralement, c’est la capacité d’adaptation des organisations publiques qui est en jeu.

La génération Y est-elle un mythe ?

Le concept possède des tonalités marketing. Les consultants et experts patentés l’utilisent à déraison. Les chercheurs sont moins formels mais des travaux attestent de la réalité sociologique de la génération Y caractérisée par une « identité numérique », une « sociabilité originale fondée sur la conversation en continu » et une dimension politique faite de « raids de hackers et d’actions protestataires » (Dagnaud, 2013). Ils pointent une donnée essentielle : l’étroite relation avec les technologies de l’information et de la communication, notamment les médias sociaux. Celle-ci irait même bouleverser la manière d’utiliser les potentialités du cerveau, la « plasticité cérébrale ».

Derrière la question de l’existence ou non de cette génération, il s’agit surtout de s’interroger sur l’accueil de ces nouveaux entrants et des dispositifs de management qui les accompagnent. Le débat autour de la génération Y et de son intégration dans la vie professionnelle contribue alors à mettre en lumière l’incapacité des organisations, publiques comme privées, à innover, à réformer en profondeur les pratiques managériales pour faire face aux nouveaux défis de nos sociétés. Il masque une problématique essentielle qui est celle de la difficulté à gérer la diversité générationnelle mais aussi culturelle. Autrement dit, assurer le dialogue.

Repenser le management dans les organisations publiques

Au-delà, ces préoccupations sont d’autant plus indispensables qu’elles sont au cœur des problématiques du management public [en particulier de la gestion des ressources humaines (GRH) publique] au moment où l’on assiste à un renouvellement générationnel sans précédent provoqué par le départ en retraite des baby boomers. Quelles sont les conséquences de l’arrivée de la nouvelle génération d’agents publics en termes d’organisation du travail et de management ? Comment attirer, recruter, motiver et manager les jeunes ? Comment rendre attractives et désirables les administrations publiques ?

Certes, des réflexions apparaissent et des dispositifs voient le jour. On parle alors de rémunération à la performance, de promotion de l’égalité dans la fonction publique (et donc de la lutte contre les discriminations), du développement de la mobilité professionnelle des agents ou encore de la formation des managers publics. Mais comme le montrent certains psychologues, ce qui assure la coopération des individus avec ceux qui les dirigent, c’est moins le recours à des « motivations instrumentales » (l’usage de sanctions positives – du type prime ou promotion – et négatives – du type amende ou licenciement) que l’invocation de « motivations sociales », c’est-à-dire l’ensemble des croyances et attentes qui habitent les êtres humains (Tyler, 2011). Or, c’est probablement ce chantier qui est à construire : le management qui donne du sens, des perspectives à une carrière dont le sillon semble tracé, dès l’âge de vingt ans, en fonction d’un concours. Comment faire pour que travailler pour l’État, au service des publics et de l’intérêt général, soit source d’engouement et de vocation chez les jeunes ?

Une troisième révolution est en train de se produire comme l’a notamment décelé le philosophe des sciences Michel Serres. Une révolution numérique qui aura des effets au moins aussi considérables que l’invention de l’écriture puis celle de l’imprimerie (Serres, 2012). Elle devrait inviter les organisations publiques et leurs dirigeants à repenser les espaces d’exercice du travail. Celui-ci est de plus en plus nomade mais peu d’initiatives valorisent le télétravail ou les espaces ouverts et collaboratifs. Celui-ci est en manque d’idées innovantes mais peu d’initiatives valorisent les loisirs créatifs et le développement des utopies. Celui-ci est en manque de diversité dans ses élites mais peu d’initiatives valorisent les parcours qui ne sortent pas du moule de l’ENA. Autant de perspectives qui poussent à repenser le rôle de l’État et de sa gestion au XXIsiècle.

 

Une version plus détaillée de cet article est disponible dans la revue Millénaire 3, numéro de décembre, rubrique « face à face », en cliquant ici !

 

Bibliographie sélective

Dagnaud Monique, Génération Y, les jeunes et les réseaux sociaux : de la dérision à la subversion, Paris, Presses de Sciences Po, 2013.

Mannheim Karl, Le problème des générations, Armand Colin, coll. « Hors Collection », 2011, 2e édition.

Serres Michel, Petite Poucette, Paris, Éditions Le Pommier, 2012.

Tyler Tom R., Why People Cooperate. The Role of Social Motivations, Princeton University Press, Princeton, 2011.

 

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1 commentaire

Classé dans Ecrits

Une réponse à “Des administrations publiques et des jeunes. Quels enjeux de management public?

  1. Claire Tourmen

    Bien vu! Inspirons-nous de l’exemple californien : beaucoup de démarches sont dématérialisées. Par exemple, plus besoin d’ordonnance papier du médecin. Celui-ci envoit l’ordonnance en ligne à la pharmacie de votre choix, qui la garde en cas de renouvellement gratuit. Finie l’ordonnance chiffonnée au find d,un sac et égarée… Ou comment utiliser intelligemment les nouvelles technologies plutôt que de s’en méfier.

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