L’expérimentation, Frankenstein et la vie de laboratoire des politiques publiques

Contributions_modifié-1

Ce texte sera publié dans le nouvel ouvrage de La 27e Région, Chantiers ouverts au public, rédigé et orchestré par Pauline Scherer et disponible en librairie dès la fin du mois d’octobre 2015 : http://www.la27eregion.fr/publications/chantiers-ouverts-au-public/ Il a été présenté lors de la semaine de l’innovation publique à Super Public.

L’action publique n’est pas un laboratoire scientifique. Nous ne vivons pas, dans la cité, comme des cobayes attendant une potion magique ou une injection létale. Et pourtant, les injonctions expérimentatrices pénètrent de plus en plus les discours et les pratiques politico-administratives. Adossée à la pratique de l’évaluation des politiques publiques, l’expérimentation serait une source de renouvellement, un nouveau « gold standard » de l’action publique si on en croit ses promoteurs [1]. Davantage innervée des réalités sociales du terrain et permettant de sortir des exercices de mesure réalisés a priori donc déconnectés de l’action, l’expérimentation constituerait un possible antidote à la fièvre quantophrénique [Pathologie qui consiste à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique]. Au-delà de cette vision romantique, il semblerait que cette méthode ne soit pas sans conséquences sur la conduite des affaires publiques. Quels sont les enjeux et les possibilités de déploiement pour l’administration ? C’est sur cette double question que nous plancherons dans ce texte.

Expérimenter plutôt que quantifier ?

Rappelons que la créature du docteur Victor Frankenstein est issue d’une expérimentation. Le terme « expérimenter », littéralement réaliser un essai, une épreuve, est issu du vocabulaire scientifique et désigne une étape de la construction de la science. Suite à formulation d’une hypothèse, l’expérimentation est une phase de vérification empirique sous contrôle qui laisse place à l’évaluation et à l’énonciation de résultats. Échelon indispensable de la méthode scientifique, l’expérimentation échappée des laboratoires a depuis longtemps infiltré les sciences sociales.

Transitant par la psychologie et la sociologie, elle donne naissance au début du XXe siècle aux États-Unis à l’école behaviouriste, ou comportementaliste [2] [3]. Bien avant les expériences sur le conditionnement des rats et des jeunes enfants, l’application sur un territoire restreint et sous contrôle d’une décision politique fait depuis longtemps partie de la boîte-à-outils du décideur public. L’analyse de ces différents instruments a fait émerger, aux États-Unis, au moment du New Deal, une nouvelle branche de la science politique appelée analyse des politiques publiques [4]. Cette discipline, issue des sciences camérales (qui ont l’Etat pour objet), vise à produire un savoir analytique et une expertise sur l’efficacité du périmètre d’intervention de l’État fédéral et l’intérêt de son extension. À la fin des années 1960, cette approche s’est progressivement étendue à l’économie, engendrant ainsi le courant dit de l’économie expérimentale [5].

La France n’a vu ces disciplines s’institutionnaliser qu’à partir des années 1990, sous l’impulsion de fondations américaines, notamment la fondation Bill & Melinda Gates, et de la Banque mondiale [6] [7]. La seule expérimentation ayant donné lieu à une politique publique nationale en France est la mise en place du revenu de solidarité active (RSA) en 2007 et 2009 [8]. Apparemment, le résultat est quelque peu contesté, le temps du politique ne semblant définitivement pas être celui du scientifique puisque la décision de généraliser le RSA fut prise avant la fin de l’expérimentation [9] [10].

Ce qui n’empêche par l’expérimentation d’être aujourd’hui largement promue. Ses chantres soulignent qu’elle se distingue de l’évaluation au sens où elle s’inscrit dans une perspective nouvelle qui intègre les enseignements obtenus à la définition des projets à venir, ce qui en ferait un outil bien plus puissant que l’évaluation selon le critère de la scientificité, moins connecté à l’action [11].

Les politiques publiques derrière le microscope

Parler d’expérimentation nécessite de replacer la méthode dans un processus scientifique plus vaste. Audacieux et anti-positivistes [Le positivisme, inspiré notamment par Auguste Comte, est un courant selon lequel la démarche scientifique est le seul moyen d’affirmer une vérité], Bruno Latour et Steve Woolgar ont proposé une lecture mythologique de la production des faits scientifiques, donnant un éclairage particulier à l’expérimentation. Dans cette lecture, la vie de laboratoire ancrerait la pratique scientifique de l’expérimentation dans un cadre socioculturel ayant pour but de convaincre les acteurs politiques et financiers de reconduire et pérenniser le laboratoire [12]. Ainsi, contrairement aux idées reçues, l’observation de terrain lors d’une expérimentation ne serait pas une mise à nue des problèmes, un recensement des besoins ou une recherche pratique de solutions. À l’inverse, elle serait plutôt une traduction de croyances, d’habitudes, de routines de travail et d’idées préconçues, ayant ses héros et ses révolutions.

L’expérimentation se déploie alors comme un rapport entre deux espaces politiques. Le premier est celui des expérimentateurs qui viennent planter et prélever un ensemble d’information et d’idées dans le second afin de le tenir sous le regard et d’agir à distance sur lui, tester des hypothèses. Le second est un « lieu commun », une ébauche de prototype, où se matérialise la scénarisation. L’expérimentation apparaît comme un réseau de transformations où circulent des séries de déformations, d’épreuves, d’imitations [13], c’est en ce sens que les Fab labs utilisent les termes de prototypage rapide, itération ou encore rétroaction [Un Fab lab, contraction de fabrication laboratory, ou « laboratoire de fabrication », est un lieu ouvert à tous et où l’on peut trouver à disposition différents outils, notamment numériques – imprimante 3D etc.]. L’expérimentation repose sur la réversibilité des phénomènes ; modeste, elle se veut trace et non modèle figé. Elle infléchit l’espace et le temps politique et social autour d’elle ; elle métamorphose un lieu (imaginaire ou réel) dans un autre, parfois matérialisé par l’édification d’un lieu clos. Ce caractère mobile et éphémère est également visible dans l’usage des mots de résidence, de dorkbots, de hackaton [Les dorkbots sont des organisations informelles qui regroupent chercheurs, scientifiques, designers, artistes autour de l’art numérique. Leur devise : « Des gens qui font des choses étranges avec de l’électricité »] [Les hackatons sont des marathons de programmation. Consiste en un rassemblement de programmateurs sur plusieurs jours et sans arrêts dans le but de programmer de façon collaborative].

Ce phénomène contribue au dessin d’un « quasi-laboratoire », où les agents publics et les hommes politiques se mettent en représentation. C’est la mise en scène : ils présentent les caractères qu’ils jugent les plus propices à être saisis (visite des lieux, agenda de la réunion, présentation des acteurs, rencontre avec certains usagers ou bénéficiaires). De l’autre côté, les expérimentateurs se déplacent avec leurs outils (méthodes d’observation, mesures et cartographie des problèmes et des transformations). Pour eux, il s’agit de rapporter de l’information au centre afin de comprendre la construction de cette réalité politique et administrative, de la transformer, et ainsi, de pouvoir se déplacer dans un autre lieu avec cette nouvelle information. En effet, la crédibilité technoscientifique et la soutenabilité financière des expérimentateurs découlent largement de la possibilité de standardiser l’opération (rétro-planning, séries d’épreuves, fiches pratiques…).

De la réduction de l’incertitude aux limites éthiques

Cette méthode peut être utile pour l’action publique si on prend soin de ne pas en faire une solution miracle parée de toutes les vertus. Il semblerait notamment qu’elle permette d’ancrer dans les pratiques l’idée selon laquelle le législateur peut se tromper (le fameux « droit à l’erreur » issu des sciences de l’éducation anglo-saxonnes). Elle montrerait également qu’il est possible, en politique aussi, de « prendre son temps ». Temporiser en testant à petite échelle, sous contrôle, avant de généraliser des dispositifs ou des politiques publiques qui engagent le long terme et les générations futures. Dans ces conditions, l’expérimentation deviendrait un outil efficace pour réduire, par l’anticipation, l’incertitude, et mesurer tant l’efficacité que les conséquences des décisions publiques. Elle permettrait alors de fonder les politiques publiques sur des preuves.

Si le procédé possède d’indéniables vertus, il n’en demeure pas moins qu’il se heurte à des limites certaines. Deux d’entre elles peuvent être ici soulignées. La première tient au passage à l’échelle. Comment monter en généralité à partir d’une expérimentation sur un territoire soigneusement choisi et concentrant toutes les attentions ? Les écosystèmes et les paramètres, économiques, sociaux et environnementaux, qui influent sur les résultats sont difficiles à prendre en compte et peuvent fortement contrarier leur redéploiement dans d’autres espaces spatio-temporels.

La seconde tient aux questions d’éthique posées par ces tests « grandeur nature » qui sont les mêmes que celles qui animent les adversaires de l’expérimentation des produits pharmaceutiques sur les animaux. En matière de politiques publiques, celles-ci sont notamment soulevées par les travaux relatifs aux politiques de lutte contre la pauvreté [14] : est-il vraiment pertinent sinon décent, de vérifier une hypothèse économique sur un territoire et d’en priver un autre, notamment lorsqu’il en va de la délivrance ou de la privation d’un vermifuge permettant de sauver des vies ? Comment justifier de telles différences de traitement entre deux régions et leurs habitants ? Que faire en cas d’erreur, c’est-à-dire lorsque la question se pose non seulement en terme de creusement d’inégalités des territoires mais également de perte de chance pour les citoyens ? Poser ces questions renvoie peut-être à ce qu’Alain Faure appelait la nécessité de penser la démocratie différentielle [15].

Ainsi, si l’expérimentation se doit de rejoindre l’évaluation dans le panel d’outils d’analyse des politiques publiques, elle doit, elle aussi, respecter les conditions de scientificité qui ont présidé à sa mise en œuvre – notamment la vérification d’une hypothèse préalablement étudiée et l’attente de la mesure des résultats avant la standardisation. Elle devrait également se méfier de la tentation expérimentophrène [Par analogie, la tentation expérimentophrène serait la tentation du « tout expérimental »] que ses promoteurs ont bon ton d’imputer aux évaluateurs. En somme, travailler à la complémentarité des méthodes et outils au service du bien commun plutôt que façonner le nouveau visage de la créature de Frankenstein.

BIBLIOGRAPHIE

[1] BERARD (J.), VALDENAIRE (M.), « L’expérimentation pour renouveler les politiques publiques ? », La Vie des idées, 25 juin 2013, URL : http://www.laviedesidees.fr/L-experimentation-pour-renouveler.html.

[2] WATSON (J. B.), « Psychology as the behaviorist views it », Psychological Review, 20, 1913, p. 158-177.

[3] SKINNER (B.F.), The Behavior of Organisms: An Experimental Analysis, Cambridge, Massachusetts: B.F. Skinner Foundation, 1938.

[4] LERNER (D.), Lasswell (H.D.), The Policy Sciences: Recent Developments in Scope and Method, Stanford University Press, 1951.

[5] SERRA (D.), « Un aperçu historique de l’économie expérimentale : des origines aux évolutions récentes », Revue d’économie politique, vol. 122, n°5,‎ 2012, p. 749-786.

[6] PAWSON (R.), TILLEY (N.), Realistic Evaluation, Londres, Sage, 1997.

[7] WEISS (C.H.), Evaluation: Methods for Studying Programs and Policies, Upper Saddle River, NJ: Prentice Hall, 1998.

[8] GOMEL (B.), SERVERIN (S.), « Expérimenter pour décider ? Le RSA en débat », document de travail n°119, Centre économique de l’emploi (CEE), juin 2009.

[9] GALTIER (B.), « Quel bilan peut-on tirer des expérimentations du revenu de solidarité active ? », Revue française des affaires sociales, n° 1-2, 2010, p. 281-306.

[10] OKBANI (N.), « Le rôle de l’évaluation dans l’expérimentation sociale, entre instrumentation et instrumentalisation : le cas de l’évaluation des expérimentations du RSA », Politiques et Management Public, 31/1, 2014, p. 31-50.

[11] BARBIER (J.-C.), « Evaluations « expérimentales », quelques leçons de l’histoire », Politiques sociales et familiales, n°110, décembre 2012 p. 19-32.

[12] LATOUR (B.), WOOLGAR (S.), Laboratory Life: The Social Construction of Scientific Facts, Beverly Hills, Sage Publications, 1979.

[13] LATOUR (B.), « Ces réseaux que la raison ignore – laboratoires, bibliothèques, collections ». Le pouvoir des bibliothèques. La mémoire des livres dans la culture occidentale, Albin Michel,1996, p. 23-46.

[14] BANERJEE (A.), DUFLO (E.), Repenser la pauvreté, Paris, Seuil, 2012.

[15] FAURE Alain, « Les petites madeleines de la démocratie différentielle », Pouvoirs Locaux, n° 62-III, septembre 2004, p. 26-29.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s