Archives mensuelles : mai 2018

L’imagination peut prendre le pouvoir

Contributions_modifié-1Au début des années 2000, il était déjà question des « intellos précaires » dans un livre éponyme. Le concept est flou, loin d’une pureté sociologique parfaite (statuts différents, métiers dispersés, etc.), mais d’un point de vue politique, cette notion raconte une réalité et nous dit des choses sur l’état de notre société et son rapport à la création et aux savoirs. Parce qu’il y a une prolétarisation des métiers qui produisent de la connaissance.

Une même logique destructrice s’applique, au sein de l’hôpital, de l’université, de l’école, du monde de la culture. Avec l’appel des appels, collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social, nous le soulignons depuis 2009, et l’avènement de la présidence Sarkozy. Les logiques néolibérales s’accentuent, imposent la performance totale et éliminent tout acte de résistance. Il existe une volonté objective du capitalisme et de la société bourgeoise d’enrégimenter, de dominer, de soumettre les hommes à un travail prescrit, dans le but du profit mais en invoquant hypocritement la morale.

Maintenir les producteurs de fiction, d’idées, de savoir dans la précarité, c’est s’assurer aussi de leur docilité. C’est dominer, c’est exercer une contrainte sur leurs ressources et leurs corps. Reviennent aujourd’hui les mêmes recettes d’affaiblissement.

De quoi #payetonauteur ou #auteurencolère est-il le nom ? Le message est clair, pas de périphrase ou de mise en récit pour des acteurs dont les mots sont la profession. Des mots crus pour raconter une réalité, celle d’un mépris social. Le silence du pouvoir. Au même titre que ceux qui soignent, que ceux qui enseignent, que ceux qui nourrissent, les auteurs basculent dans une nouvelle forme de prolétariat.

Droits d’auteur, concurrence à la hausse, etc. les conditions de vie se détériorent de jours en jours. Certes, il y a « quelques premiers de cordées » (sic) qui vivent bien de leur travail d’écriture, mais au-delà, la situation est dure. Les réformes sociales et fiscales qui s’annoncent vont lourdement peser sur des milliers d’auteurs dont la plupart vivent, chaque mois, sous la barre du SMIC. Etre auteur est un symbole, mais sans vrai statut social. Il faut garantir un statut à ceux qui créent. La création artistique doit être envisagée comme un travail et protégée comme telle. Les travaux du sociologue Pierre-Michel Menger le martèlent et le montrent depuis quelques temps déjà.

Dans cette période de perte de repère, d’aucun dirait de transition, nous avons besoin des auteurs, de leur rêve, de leur façon de décrire le monde, de leur capacité à nous projeter dans un ailleurs. Mais le néolibéralisme laisse peu de place à l’imagination, à la fine analyse de la complexité humaine. Partout, les logiques court-termistes, l’urgence supposée ou réelle, enferment notre perception des réalités. A la recherche de croyances perdues, nous confondons savoir et information. Le culte du chiffre l’emporte. La pensée simplificatrice s’installe, elle n’a pas besoin de ceux qui contestent, de ceux qui créent des alternatives, des utopies. Elle ne s’accommode pas de ceux qui permettent aux autres de s’évader, le capitalisme a besoin de capter l’attention des individus pour consommer.

L’histoire des lettres est aussi celle des moyens de subsistance de ceux qui écrivent, nous disait déjà Paul Valéry. Et c’est ce combat qu’il faut engager. Avec ceux qui cherchent, créent, produisent, enseignent. L’imagination peut prendre le pouvoir. Il est plus que nécessaire de remettre les femmes et les hommes au centre des activités de production et création, pour lutter contre la normalisation technocratique et financière. Reprendre en main ces activités, et élaborer les conditions de leur épanouissement. C’est la tâche qui nous attend, comme le souligne le philosophe John Dewey en appelant à la « démocratie créatrice ». Un combat intellectuel et pratique.

Pour retrouver cet article dans le journal l’Humanité, le dossier « Quelles réformes juste pour les auteurs ? » :

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Une politique sans valeurs ?

Contributions_modifié-1Un an et c’est déjà l’overdose du bilan. A longueur d’analyses, tout y passe : les aptitudes physiques du «chef» (le nouvel homme augmenté ?), les métaphores royales, voire impériales, le positionnement transcendant sur l’échiquier politique, le nombre «colossal» de déplacements internationaux, la prétendue frénésie des réformes, etc. Mais quelle idéologie peut-on déceler, en filigrane, derrière la pratique du pouvoir ?

Depuis le début du quinquennat, chaque action de l’exécutif est soutenue par une monstration de la modernité, évoquée de manière quasi religieuse : «Un devoir d’efficacité», «un langage de vérité». La rhétorique du management privé, les anglicismes modernisateurs sont convoqués par le «nouveau monde» politique. Les réformes ont à peine le temps d’être mises en œuvre qu’elles sont déjà dépassées par la réforme suivante, à coup de «bottom-up», «impact», «innovation», «benchmarking» ou autre «évaluation».

Cette invasion des normes, des outils, des standards de gestion, cette emprise grandissante des notations n’est pas nouvelle. Des sociologues (Alain Desrosières, Eve Chiapello ou encore Albert Ogien) ont en effet montré les processus historiques et sociaux de construction de ce «gouvernement par les nombres». Précisément, on a ainsi pu souligner que la prolifération des dispositifs de quantification et d’évaluation a permis la colonisation des services publics par la langue fonctionnelle de l’entreprise, ce que l’on nomme le New Public Management, art néolibéral de démantèlement de l’Etat.

Cette mise en mathématique du monde social fait aujourd’hui office de politique. Sous couvert d’apolitisme, de pragmatisme et de rationalisation, une idéologie gouverne les multiples réformes mises en œuvre par le pouvoir exécutif : on fait se substituer aux discours axés sur les valeurs, des discours privilégiant les techniques. Les instruments régulent, fragmentent, contrôlent et rendent conforme l’ensemble des pratiques sociales.

Cette politique néolibérale se pare du masque de l’objectivité technique et de la neutralité ; elle ne laisse aucune place au commun, elle ne laisse aucune place à la contestation. Il faut être efficace et performant. A l’hôpital, au sein de l’université, des Ehpad, dans les activités sociales et culturelles. Aucun pan de l’action publique ne doit y échapper. Mais, on ne pose jamais la question du sens, de ce que doit être l’Etat, la puissance publique, dans une société sous tension, ce que les usagers, les citoyens veulent comme services publics au XXIe siècle.

Au-delà du culte du chiffre, réduction des déficits publics, course pour un point de croissance ou baisse drastique du nombre de fonctionnaires, il convient aussi de réfléchir sur les mots que nous employons pour dire le monde. Nous ne les utilisons pas impunément. Par exemple, il faudrait se rappeler que disruption, mot qui obsède tant le nouveau champ politique, dérive, dixit le dictionnaire de l’Académie française, du latin disrumpere, «briser en morceaux, faire éclater». Que certains philosophes, comme Bernard Stiegler, y voit aussi le slogan d’une nouvelle forme de barbarie. On pourrait également faire l’analyse du terme «performance» qui provient d’un vocabulaire de «turfiste». C’est la manière dont court un cheval qui progressivement va prendre le sens de score et drainer avec elle, la compétition, la rivalité, qui fait de l’autre un adversaire.

Toutes ces formes actuelles de mesure, d’évaluation, de gouvernementalité participent à un mouvement d’expropriation de la pensée, une confiscation de la décision des citoyens. Le politique se met en capacité de créer un espace qu’il domine et mesure, via des indicateurs. Pas de place pour le débat, la contradiction, la production d’un sens et d’une finalité. On exécute un acte par soumission à l’automatisme des procédures, il n’y a pas de pire menace pour une démocratie.

Faute de prendre du temps pour mettre en débat les chiffres, les valeurs, c’est un mode d’emploi simplifié qui est choisi, plutôt que la pensée complexe, ouverte à l’inconnu. Comme le disait le philosophe Jean-François Lyotard: «Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut, mais incorrigible : d’en faire perdre».

Pour retrouver cette tribune sur le site du journal Libération, c’est par ici :

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Des chiffres et des lettres : réformes actuelles et maux du New Public Management

Contributions_modifié-1Sous couvert de pragmatisme et de rationalisation, c’est bien une idéologie qui gouverne les multiples réformes mises en œuvre par le pouvoir exécutif. Une idéologie, déjà ancienne, qui tient dans les trois lettres de l’acronyme NPM, pour New Public Management. Ou comment « réformer l’Etat » en le faisant définitivement basculer dans l’univers des chiffres et des lettres du secteur privé…

Tout ceci est a-politique nous répète-t-on alors que c’est une vision du monde qui est en fait proposée. Comme ont pu le souligner les travaux du philosophe Wittgenstein, les limites de mon langage signifient (aussi) les limites de mon propre monde. En l’espèce, nous sommes en train de découvrir que le langage des entreprises de (soi-disant) modernisation qui ont cours aujourd’hui donne à voir un monde étatique de plus en plus affaibli, au profit d’un secteur privé qui doit prendre la main.

Et c’est la main droite de l’Etat qui est saisie, pour imposer des intérêts privés. Déjà, Pierre Bourdieu, en décembre 1995, dans l’enceinte de la gare de Lyon, devant les cheminots grévistes, nous disait : « cette noblesse d’Etat, qui prêche le dépérissement de l’Etat et le règne sans partage du marché et du consommateur, substitut commercial du citoyen, a fait main basse sur l’Etat ; elle a fait du bien public un bien privé, de la chose publique, de la République, sa chose ».

Un travail de dévoilement est nécessaire, car les promoteurs des réformes actuelles sont en train de soustraire aux débats une question essentielle : que doit être l’État, la puissance publique du XXIe siècle? Que voulons-nous pour nos services publics dans une société sous tension et au bord de la crise démocratique ? Car c’est bien de la remise en cause de l’Etat providence dont il s’agit. Car c’est bien de la confiscation de l’Etat par une élite dont il est question.

Pour lire l’intégralité de la tribune dans AOC, un quotidien d’idées, pour prendre de la hauteur, écrit par des chercheurs, des écrivains, des artistes et des journalistes, vous pouvez cliquer ci-dessous ↘️

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