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Faim d’Etat ? Dessiner le monde qui vient

Contributions_modifié-1Au XXIème siècle, un(e) adolescent(e) a, dans son téléphone, au creux de sa main, bien plus de connaissance, de perspective, de capacité, que Jules César ou Gengis Khan. Notre monde, en profonde mutation, fait face à une « rupture anthropologique », jamais connue dans l’histoire de nos civilisations. Nos sociétés sont transformées, nos structures organisationnelles, notamment l’Etat, fortement affectées. Face à l’accélération sociale et technique de nos modes d’existence, merveilleusement décrites par le philosophe et sociologue Hartmut Rosa, comment comprendre et anticiper? Déstabilisé face à un futur insaisissable, l’Etat, comme déconnecté de son histoire, ne parvient pas à écrire son nouveau roman. Il peine à questionner les défis qui lui sont posés et à déployer des actions publiques pour y répondre. Il demeure prisonnier des logiques court-termistes, de l’urgence, du prêt-à-penser, des recettes maintes fois répétées…

Cette question de l’Etat, de nos services publics, est pourtant essentielle car elle est au carrefour de la réflexion sur notre avenir commun. Elle conditionne ce que nous souhaitons pour le vivre-ensemble, le maillage de nos liens sociaux. On le perçoit déjà, dans cette période pré-électorale, le sujet est à l’agenda : ça sera moins ou plus (mieux) d’Etat. On reproche souvent à la chose publique, accusée d’être intrusive et bedonnante, son inefficience en stigmatisant des pouvoirs publics coûteux et obsolètes. « L’État ne peut plus tout faire » revient comme un leitmotiv schizophrénique. Une demande constante de modernisation, d’innovation est formulée. L’avènement du numérique nourrit un besoin accru de fluidité et de transparence, une nouvelle relation avec un usager-citoyen, de plus en plus exigeant, se profile. On parle d’« ubérisation de l’État » (même si cette novlangue revêt un caractère flou), d’« État plateforme », mais qu’en est-il vraiment ?

Face à ces changements, qui sont davantage subis qu’anticipés, il paraît nécessaire de faire un travail de prospective, d’imagination collective, pour dessiner des lignes de fuite, les conditions de fabrication de l’avenir des services publics, de la politique (au sens de la gestion commune des affaires de la cité chère aux philosophes grecs). Dans cette perspective, la littérature est un levier fécond ; la science-fiction, notamment, a toujours été foisonnante en la matière. L’œuvre de Jules Verne, on pense à son Paris au XXe siècle, l’acuité d’Eugène Zamiatine dans Nous autres, ou encore l’analyse de George Orwell dans 1984, nous ont permis d’accéder à de nouvelles vérités que nous n’aurions pas pu voir avant. Ils ont ouverts des espaces pour se mouvoir.

Avec 2056 : quel Etat ? Dix nouvelles pour imaginer le monde qui vient, nous avons essayé d’être des arpenteurs de l’avenir, des archéologues du futur, afin de montrer comment l’Etat pourrait évoluer. On y voit que la dégradation du climat, les dérèglements socio-économiques ont eu des conséquences extrêmes. Les économies libérales n’ont pas résisté à la pénurie ni à l’inefficacité politique qui en ont résultées. Les technologies sont omniprésentes et nous font rentrer dans le règne d’une domination technique.

Se dressent alors les formes d’un nouveau monde dans lequel le pouvoir est davantage diffus, connecté. Il n’est plus vraiment décelable en un lieu précis mais se définit au contraire par son ubiquité. Omnipotent pour certains, réduit à « peau de chagrin » pour d’autres, l’Etat est redéfini. Ses frontières sont brouillées, entre des citoyens qui prennent la main pour s’organiser seuls, sans structures, ni intermédiaires, et des services publics tentaculaires. L’étendue des possibles est vaste et permet de débrider l’imagination, de décaler le regard pour sortir du règne de l’instantanéité. Des utopies pour l’action publique, des horizons souhaitables et désirables, voilà un carburant politique.

Cette tribune est à retrouver dans l’Humanité du 2 janvier, avec une double page, des extraits du livre « 2056 : quel Etat ? » que j’ai dirigé aux Editions La Tengo. Des nouvelles d’anticipation et d’émancipation !

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2056 : Quel Etat ? Quelle politique ? Quand l’action publique rencontre la science-fiction !

Contributions_modifié-1Le futur est déstabilisant, insaisissable. Que seront le monde, la France en 2056 ? L’étendue des possibles est vaste, exaltante, angoissante.

Un État omnipotent, une pieuvre tentaculaire ? Un gouvernement qui s’appuie sur les technologies numériques pour contrôler, prédire, deviner nos besoins, nos désirs, nos comportements politiques avant même que nous ne les exprimions ?

On peut imaginer des services publics délivrés par des humanoïdes, corvéables à merci, esclaves des temps nouveaux. Une course effrénée vers la performance totale, le culte du chiffre, qui nous ferait insérer des puces, nanotechnologies, dans les cerveaux des fonctionnaires pour augmenter leur capacité de travail.

À l’inverse, l’État sera peut-être réduit à une peau de chagrin. Dans ce scénario, les citoyens, usés par les incantations politiques, gorgés d’une soif de liberté, s’organiseraient seuls, sans structures, ni intermédiaires. Chacun défendrait sa petite parcelle d’humanité : retour à l’État de nature où l’homme est un loup pour l’homme.

Et si les ressources énergétiques nous manquaient ? Comment alors faire fonctionner nos administrations, alimenter l’organisation de notre société ? Plus de lumière dans les rues, les transports publics s’arrêteraient au milieu des voies et les ordinateurs dans les écoles seraient remplacés par les tableaux noirs d’un siècle passé. La finitude des ressources nous conduirait alors à une certaine lenteur, à l’abandon d’un confort devenu obsolète.

À la manière de 1984 de George Orwell, de Paris au XXème siècle de Jules Verne ou encore de Nous autres de Ievgueni Zamiatine, les dix nouvelles de ce recueil se projettent dans notre avenir et en dessinent les contours. Utopies ? Réalités augmentées ? Prédire avec minutie les transformations profondes de notre civilisation, voilà un des rôles essentiels de la littérature : c’est-c’est-à-dire écrire pour ne pas laisser au futur le dernier mot…

Les auteurs de ce recueil sont des arpenteurs de l’avenir, des archéologues du futur. Ils dessinent des horizons souhaitables, désirables, avec des services publics bienveillants, c’est eXploi pour trouver un travail dans « Haute Résolution ». Ils décrivent aussi des sociétés de contrôle dans lesquelles l’État est dilué et n’existe quasiment plus. La dégradation du climat, 9 les dérèglements socio-économiques ont eu des conséquences extrêmes. Les économies libérales n’ont pas résisté à la pénurie ni à l’inefficacité politique qui en ont résulté. Des soubresauts démocratiques, des actions citoyennes tentent parfois d’exister (« Je me souviens d’un avenir incertain »).

Bien souvent, la conduite des pays et des sociétés est assurée par une unité centrale informatisée, ironiquement nommé Aristote dans une nouvelle. D’autres vont encore plus loin en instituant un Comité de direction, le COMDIR, composé d’un « savant panachage d’humains, d’organismes vivants de tous ordres et de puissants algorithmes » (« Mozart avec nous »).

Les technologies sont omniprésentes et nous font entrer dans le règne d’une domination technique où la transparence est devenue une vertu cardinale (« Antigone. 56 »). Tout se décide sur écran : éducation, logement, travail, santé (« 1 150 Conventionnels »), vie affective, alimentation, reproduction (« La Candidate »)… C’est parfois un progrès, car la raison règne. C’est bien souvent une perte, car la machine gouverne : « un système algorithmique venait de remplacer des petits fonctionnaires » est notamment mis en exergue dans « Relèves d’acier ».

Plusieurs nouvelles donnent aussi à voir les effets que peuvent avoir les administrations publiques sur les gens, la façon dont elle transforme les comportements (« La Tour »). Certaines évoquent le difficile équilibre à trouver entre exigence d’efficacité de l’administration et privatisation qui peut mener à certaines dérives comme la captation des ressources par un groupuscule, le club des Starters, dans « La Réduplique ».

Au fond, c’est la question fondamentale du pouvoir qui est posée. Le « nouveau monde numérique » qui se dévoile semble le distribuer différemment. Le pouvoir n’est plus vraiment décelable en un lieu précis mais se définit au contraire par son ubiquité. Il peut être lu comme une espèce de flux qui traverse et connecte l’ensemble des éléments de la société.

Dans cet ouvrage, nous avons essayé d’ouvrir les possibles. Comme le dit si justement le philosophe Gaston Bachelard, « imaginer, c’est hausser le réel d’un ton ». Plonger dans le futur pour mieux comprendre le présent. Débrider l’imagination, décaler le regard pour sortir du règne de l’instantanéité. Le slogan révolutionnaire « L’imagination au pouvoir », c’était il y a cinquante ans déjà. Il est grand temps de le mettre en pratique.

Pour découvrir ces nouvelles aux Editions La Tengo et plonger dans le futur, cliquez ci-après:

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Planifier l’avenir est encore possible : des utopies pour l’action publique

Contributions_modifié-1Nos existences sont prisonnières de la tyrannie du présent, nos vies commandées par le régime de l’instantanéité. Tout, tout de suite. La sempiternelle quête de rentabilité, de performance, le culte du chiffre, de plus en plus connecté à la machine, alimentent notre désir de vitesse. La prédominance de l’impulsion réduit nos horizons. A quel profit faut-il mettre notre temps ? Les statistiques nous gouvernent, les rapports d’expertise se multiplient. Nous mesurons. Nous diagnostiquons. Nous commentons. Mais nous laissons peu de place à l’imagination, à la fine analyse de la complexité humaine.
Partout, les logiques court-termistes, l’urgence supposée ou réelle, enferment notre perception des réalités. A la recherche de croyances perdues, nous confondons savoir et information. Notre volonté de dominer notre environnement, en bons « maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes), fait du chiffre une preuve indiscutable, une connaissance « objective » qui rassure.
L’obsession quantophrénique – la mesure exacerbée de toutes les activités humaines – doit masquer les incertitudes du monde qui vient. Pourtant, nos procédés de rationalisation ne nous permettent plus de discipliner le futur, d’y asseoir nos convictions : nous sommes prisonniers, à l’extérieur de l’action publique.

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Quelques considérations sur le « bon gouvernement » du 21e siècle

Contributions_modifié-1Le professeur Pierre Rosanvallon s’est très récemment exprimé, dans la presse, sur son nouvel opus, le Bon gouvernement (Seuil, août 2015). Lors de cette entrevue, il a émis des constats et fait quelques propositions pour revitaliser la démocratie et je le cite : « pour sortir du cycle de la répétition et de la décomposition ». Tout cela est bienvenu et s’inscrit dans une position, trop souvent oubliée par les sciences sociales depuis les figures d’intellectuels engagés comme Albert Camus ou Michel Foucault, où le savant éclaire le politique.

A la lecture de cet échange, il semble intéressant de faire trois compléments que nous souhaitons inscrire dans une optique : davantage concilier théorie et pratique. Comme nous avons déjà pu l’écrire, il est important, pour agir dans un monde complexe et incertain, de le comprendre. Or cet effort est bien souvent écarté par les décideurs politiques et administratifs pris dans une dictature de l’urgence, incapables d’envisager le futur et de s’inscrire dans un temps long.

Trois remarques donc pour réintroduire des idées dans la fabrique de l’action publique :

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Muscler la fabrique de l’action publique

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D’un côté, les producteurs de connaissances. De l’autre, les décideurs politiques. Pour construire leur pensée, les premiers prennent un temps dont les seconds ne disposent pas. Mais ne faut-il pas museler l’urgence de l’action pour donner une chance à la réforme ?

« Je me révolte, donc nous sommes ». Cette formule d’Albert Camus résonnait il y a peu dans les rues de Paris. Ces fameux mots qui donnent envie de s’engager, d’aller vers les autres, de poursuivre un idéal, collectivement. C’est aussi cela qui se jouait dans les manifestations du début d’année 2015. Comment faire, à sa modeste échelle, pour contribuer au bien commun, améliorer les choses, défendre des valeurs et des idées ? Les sciences humaines et sociales ont, dans cette affaire, leur partition à jouer.

Ces questions se déplacent aussi sur le terrain de l’action publique, celui de la production par l’État de politiques publiques censées répondre aux problèmes de la société, et de son amélioration. Ce que communément, nous appelons la réforme de l’État, sa modernisation.

L’action publique d’aujourd’hui ne doit plus se contenter de répondre par des dispositifs hors-sol, continuer à recycler les mêmes recettes et ne pas ouvrir les yeux sur le monde et les individus qui l’entourent, les usagers, mais aussi les publics réfractaires gagnés par l’invisibilité sociale. Loin de l’omniscience, parfois cloisonnée, l’action publique peine à sortir de ses modes de pensées et d’action, de ses référentiels administratifs et politiques ; elle doit s’ouvrir.

La production de connaissances est exigeante, elle demande du temps. La politique n’en dispose pas, elle se veut dans la réponse immédiate et l’action à court terme. Injonctions paradoxales. Il paraît pourtant nécessaire de réaccorder les temporalités, de lutter contre la dictature de l’urgence imposée par les médias. La course effrénée contre le temps privilégie un discours incantatoire sur l’action, mais ne permet pas d’avoir une visée prospective, une capacité de prévision sur les évolutions qui se dessinent. De quelles manières capter et anticiper les besoins sociaux ? Comment expérimenter et apporter des solutions ? En somme, par quels procédés articuler réflexion et action pour réformer ?

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Crédit : Bruno Mangyoku

Misère de la pensée

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Transparence, données ouvertes, utopies numériques… L’État en réanimation artificielle?

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La défiance des Français envers la politique atteint des niveaux record. Le repli et l’individualisation, sont en train de miner notre quotidien. Les crises perturbent notre pacte républicain. L’État apparaît plus comme un problème que comme la solution, pour reprendre la tristement célèbre maxime du reaganisme des années 1980. Dans l’opinion, on voit bien resurgir le discours sur les privilèges de la fonction publique, l’inefficacité des services publics. En même temps, les jeunes se désintéressent de plus en plus des carrières publiques qui leur semblent sclérosées.

Paradoxalement, on se gargarise. Le big data, les objets connectés, la révolution numérique arrivent dans les administrations publiques. Cela serait notre salut. En 2016, la France présidera même le très sérieux Partenariat pour un Gouvernement Ouvert (Open Government Partnership), initiative multilatérale qui compte aujourd’hui 65 pays membres et vise notamment à « exploiter les nouvelles technologies et le numérique pour renforcer la gouvernance publique, promouvoir l’innovation et stimuler le progrès ».

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« Nous sommes un peuple » ? Chiche !

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«Je me révolte, donc nous sommes» d’Albert Camus résonnait il y a peu dans les rues. Esprit du 11 janvier es-tu là ? Les jours passent et plus rien. La ferveur citoyenne née en ce début d’année est retombée. Pire, les échéances électorales qui arrivent vont, très certainement, consacrer le repli sur soi, la tendance à l’individualisation de la société. Nous sommes responsables, collectivement.

Ne soyons pas faussement naïfs, la faute pèse, aussi et surtout, sur les épaules de l’action des pouvoirs publics. Jamais les individus n’ont eu autant envie de politique et notre pays regorge d’initiatives locales pour construire du commun. Pourtant, nous recyclons des recettes erronées et des dispositifs hors-sol, nous peinons à valoriser ce qui se fait concrètement sur les territoires et à développer des synergies; la démocratie participative doit trouver un nouveau souffle. La connexion doit être rétablie. Comment faire des citoyens des contributeurs actifs du bien commun ? De quelle manière reconstruire un récit positif, faire société ? De nouvelles formes de citoyenneté émergent, elles doivent être encouragées et stimulées.

INTELLIGENCE COLLECTIVE

L’action publique est au cœur de ce chantier. Le monde et la société changent. Le service public doit évoluer ; il se transforme déjà sous l’action de ses agents. Il doit prendre en compte de plus en plus la dimension citoyenne, retrouver le sens de l’action collective. Il s’agit aujourd’hui de passer de la simple analyse du besoin de l’usager à la co-construction de l’action publique avec le citoyen, du simple service offert à l’usager-consommateur à une action publique construite avec le citoyen-acteur. Cette intelligence collective constitue la meilleure garantie d’une action publique respectueuse des différences et soucieuse d’apporter à chacun un service de qualité sur son territoire.

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