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L’évaluation des ministres : une fausse modernité ?

Contributions_modifié-1En ce début août, au milieu de l’été, avant le départ en vacances de l’exécutif, nous apprenons que la saison de l’évaluation des ministres se termine à Matignon. Après le « Printemps de l’évaluation des politiques publiques » à l’Assemblée nationale, il semblerait que cette technique de gouvernement soit à la mode au plus haut sommet de l’Etat.

Rapidement dit, évaluer signifie estimer une valeur. En politique, cette méthode existe depuis le début du XXème siècle aux Etats-Unis. Rien de nouveau donc.

Culte du chiffre et mise en compétition permanente

Si l’on se plonge un peu dans le passé, on peut voir que la pratique française en la matière ne date pas d’hier. L’action de Michel Rocard, avec son « renouveau du service public », a permis d’acclimater la France à ce sujet. Depuis les années 1980, et la montée en puissance du New Public Management, l’invasion des normes issues de l’entreprise pour gouverner, l’évaluation s’est implantée : elle a son histoire, ses méthodologies mais aussi ses promoteurs et ses pourfendeurs. Son institutionnalisation, le développement de règles et d’organisations qui l’impose, est bien avancée.

De nombreux acteurs se réclament de cette activité : les ministères, la Cour des comptes, le Parlement, les grands corps d’inspection mais aussi, et surtout, les cabinets de conseil. Les collectivités territoriales ont également investi le terrain depuis les premières lois de décentralisation et leur financement par des fonds structurels européens. Une communauté épistémique se forme et un métier, celui d’évaluateur, apparaît.

En son temps, Nicolas Sarkozy en avait fait un axe important de sa politique de réforme de l’Etat, et lui aussi avait eu l’idée d’évaluer ses ministres, avec l’aide d’un cabinet de conseil. Feue initiative, vite enterrée, pour se concentrer sur la révision générale des politiques publiques (RGPP) ; l’évaluation étant alors un moyen de rationnaliser et d’imposer des coupes budgétaires dans les services publics. En somme, regarder l’action publique sous le seul angle de la rentabilité et des économies.

On retrouve ici avec les idylles macroniens, la même logique que celle qui prévalait à l’époque, en 2008 : se draper dans l’apparence de la modernité. L’efficacité et la performance sont les maîtres-mots. Il faut utiliser les méthodes managériales du secteur privé et l’évaluation fait partie de la panoplie. Ce tournant néolibéral dans l’action publique, qui repose sur le culte du chiffre et la mise en compétition permanente, pose des questions, bien plus qu’il n’en résout.

Faire de l’évaluation un contre-pouvoir d’expertise

Rendre des comptes en démocratie est essentiel et il apparaît aujourd’hui plus que nécessaire de resserrer les liens entre gouvernants et gouvernés. Mais cela nécessite un peu de sérieux pour ne pas en faire seulement un exercice de communication et/ou un simple outil de gestion.

Mais si l’on admet le principe d’évaluation, il reste à convenir des méthodes, des critères, de la légitimité des « évaluateurs », de la publication des résultats, des suites à donner. Bien souvent, les évaluations n’ont aucun effets sur les politiques conduites. Comment alors les rendre utiles, socialement utiles ?

Les méthodes, les critères, les évaluateurs, doivent être eux aussi soumis à un débat contradictoire : ils n’ont rien d’indiscutable, d’intangible. Ce n’est pas parce que les évaluations mobilisent des méthodes économiques ou autres indicateurs statistiques, qu’elles seraient scientifiques par essence. Elles ne soulèvent pas des questions de vérité, mais des questions éminemment politiques de projet de société, de rôle de la puissance publique, d’exercice du pouvoir.

Il y a plus de vingt ans, le politiste Jean Leca distinguait « l’évaluation de politique » de « l’évaluation politique » en invoquant deux notions clés : celle de la « zone d’autonomie » dans laquelle le travail évaluatif doit s’opérer par rapport aux jeux politiques environnants et celle du « volontarisme rationnel » dont doivent faire preuve les évaluateurs pour que leurs évaluations bonifient les politiques évaluées. En l’espèce, disons le simplement, le compte n’y est pas.

Monsieur le Premier Ministre, si vous êtes tant attaché que cela à l’évaluation, que votre majorité en parle abondamment dans les médias, engageons alors un débat sur celles de vos ministres et des politiques publiques en général : quels critères ont été utilisés ? Quels sont les résultats obtenus ? Comment cela va-t-il réorienter l’action et améliorer les services publics ?

Allons jusqu’au bout de votre exercice de prétendue modernité et utilisons ces données pour servir d’outils de débats avec les corps intermédiaires, de participation démocratique. Armons les citoyens, les usagers des politiques publiques pour faire de l’évaluation un contre-pouvoir d’expertise.

A retrouver dans le Nouveau Magazine Littéraire :

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Macron, Benalla et les fonctionnaires

Contributions_modifié-1Les représentants des syndicats de la police nationale n’ont pas compris : comment le Président de la République, chef des armées, garant des institutions et du respect de la constitution, a-t-il pu préférer un conseiller en sécurité aussi peu expérimenté qu’Alexandre Benalla en lieu et place des agents officiels du GSPR (le Groupe de sécurité de la présidence de la République) ? Pourquoi celui qui «n’était diplômé en rien», «avait accès à tout» pour reprendre les mots de David Le Bars, du syndicat des commissaires de la police nationale ?

Ce choix a été vécu comme une gifle. Une humiliation pour tous ceux et toutes celles qui ont donné ou risqué leur vie pour protéger notre pays depuis des mois, pour ces policiers et ces gendarmes qui tentent de remplir au mieux leur mission dans un contexte tendu, celui de la menace terroriste, malgré la vétusté de leurs équipements et la souffrance psychologique qui s’accumule.

Aujourd’hui, ces mêmes fonctionnaires sont la cible du plan de communication de la République en marche (LREM) : l’affaire serait politico-policière. Une vengeance motivée par la jalousie. Indécent en cette semaine où nous découvrions les détails du comportement héroïque du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame.

Le policier est un fonctionnaire maltraité comme un autre

L’affaire Benalla traduit en fait la vision profonde qu’Emmanuel Macron entretient de l’Etat et de ses serviteurs, les fonctionnaires. Trop chers, inefficaces et inopérants, de l’ancien monde en somme. Une idéologie qui l’aveugle au point de préférer son clan, au dévouement, à la qualification et à l’expérience. En cela les policiers sont des fonctionnaires comme les autres : méprisés par un pouvoir arrogant, disqualifiés car émanant de l’administration.

Stigmatiser les fonctionnaires de la sorte revient pourtant à éluder la question centrale : quels sont les services de l’Etat qui transférés au privé coûteraient moins chers et seraient plus efficaces pour les citoyens-usagers? En l’espèce, l’affaire Benalla nous donne un premier élément de réponse : le privé a coûté un «pognon de dingue». Et il a dérapé au point de mettre en danger la démocratie.

Il est des domaines dans lesquels l’efficacité du service public prime sur celle du privé. La sécurité de la présidence de la république en fait notamment partie. C’est pourquoi, il revient aux fonctionnaires de police ou à des personnels de gendarmerie d’exercer la mission régalienne qui consiste à protéger les chefs d’Etat.

Moralisation de l’exécutif

Mais plus inquiétant encore, à travers cette affaire, nous découvrons que l’Etat semble aujourd’hui dirigé par un clan. Un clan qui nie les corps intermédiaires et les contre-pouvoirs, quand il ne les violente pas. Un clan qui accuse les parlementaires, la presse, les syndicats, de «ralentir» l’efficacité du travail gouvernemental. Le refus de dialoguer avec ces corps intermédiaires illustre en fait le grand amateurisme et la fragilité d’un pouvoir qui craint d’échanger avec des organisations compétentes.

Ce scandale d’Etat souligne également la nécessité de renforcer le contrôle et la transparence de l’exécutif. Car ce qui est en jeu ici, c’est aussi l’affaire des chargés de mission à l’Elysée. Et ceci n’est pas anodin. Tout d’un coup, nous nous rendons compte qu’Emmanuel Macron dirige la France de manière assez opaque. On ne connaît pas exactement ses collaborateurs (qui sont-ils ? quels sont leurs fonctions, leurs rémunérations et privilèges ?). Pourtant, ils s’occupent de sujets aussi importants que la sécurité ou le terrorisme.

Dans un contexte où la défiance des citoyens est grande à l’endroit de la chose publique, il est plus que nécessaire de rénover et de moraliser la vie politique. Des avancées ont été faites en la matière, notamment pour les parlementaires, mais elles sont peu concernées l’exécutif. C’est à ce niveau qu’il faut maintenant être exemplaire.

Ce ne sont pas des ajustements mais des questions d’ordre constitutionnel que pose la présidence de la République en termes de transparence, de prévention des conflits d’intérêts et de séparation des pouvoirs avec le judiciaire.

La liste des sujets à mettre sur la table est longue : régulation du nombre des collaborateurs du président de la République, pouvoir de nomination du président de la République dans les emplois à la discrétion du gouvernement, immunité du président de la République pour les actes se rapportant à sa fonction et inviolabilité pendant le temps de son mandat pour les actes de sa vie civile, compatibilité du droit de grâce du président de la République avec la séparation des pouvoirs, etc. Un chantier colossal pour un nouveau monde démocratique.

Cette tribune co-écrite avec Aurore Lalucq, économiste et porte-parole de Génération.s est à retrouver dans le journal Libération :

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L’imagination peut prendre le pouvoir

Contributions_modifié-1Au début des années 2000, il était déjà question des « intellos précaires » dans un livre éponyme. Le concept est flou, loin d’une pureté sociologique parfaite (statuts différents, métiers dispersés, etc.), mais d’un point de vue politique, cette notion raconte une réalité et nous dit des choses sur l’état de notre société et son rapport à la création et aux savoirs. Parce qu’il y a une prolétarisation des métiers qui produisent de la connaissance.

Une même logique destructrice s’applique, au sein de l’hôpital, de l’université, de l’école, du monde de la culture. Avec l’appel des appels, collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social, nous le soulignons depuis 2009, et l’avènement de la présidence Sarkozy. Les logiques néolibérales s’accentuent, imposent la performance totale et éliminent tout acte de résistance. Il existe une volonté objective du capitalisme et de la société bourgeoise d’enrégimenter, de dominer, de soumettre les hommes à un travail prescrit, dans le but du profit mais en invoquant hypocritement la morale.

Maintenir les producteurs de fiction, d’idées, de savoir dans la précarité, c’est s’assurer aussi de leur docilité. C’est dominer, c’est exercer une contrainte sur leurs ressources et leurs corps. Reviennent aujourd’hui les mêmes recettes d’affaiblissement.

De quoi #payetonauteur ou #auteurencolère est-il le nom ? Le message est clair, pas de périphrase ou de mise en récit pour des acteurs dont les mots sont la profession. Des mots crus pour raconter une réalité, celle d’un mépris social. Le silence du pouvoir. Au même titre que ceux qui soignent, que ceux qui enseignent, que ceux qui nourrissent, les auteurs basculent dans une nouvelle forme de prolétariat.

Droits d’auteur, concurrence à la hausse, etc. les conditions de vie se détériorent de jours en jours. Certes, il y a « quelques premiers de cordées » (sic) qui vivent bien de leur travail d’écriture, mais au-delà, la situation est dure. Les réformes sociales et fiscales qui s’annoncent vont lourdement peser sur des milliers d’auteurs dont la plupart vivent, chaque mois, sous la barre du SMIC. Etre auteur est un symbole, mais sans vrai statut social. Il faut garantir un statut à ceux qui créent. La création artistique doit être envisagée comme un travail et protégée comme telle. Les travaux du sociologue Pierre-Michel Menger le martèlent et le montrent depuis quelques temps déjà.

Dans cette période de perte de repère, d’aucun dirait de transition, nous avons besoin des auteurs, de leur rêve, de leur façon de décrire le monde, de leur capacité à nous projeter dans un ailleurs. Mais le néolibéralisme laisse peu de place à l’imagination, à la fine analyse de la complexité humaine. Partout, les logiques court-termistes, l’urgence supposée ou réelle, enferment notre perception des réalités. A la recherche de croyances perdues, nous confondons savoir et information. Le culte du chiffre l’emporte. La pensée simplificatrice s’installe, elle n’a pas besoin de ceux qui contestent, de ceux qui créent des alternatives, des utopies. Elle ne s’accommode pas de ceux qui permettent aux autres de s’évader, le capitalisme a besoin de capter l’attention des individus pour consommer.

L’histoire des lettres est aussi celle des moyens de subsistance de ceux qui écrivent, nous disait déjà Paul Valéry. Et c’est ce combat qu’il faut engager. Avec ceux qui cherchent, créent, produisent, enseignent. L’imagination peut prendre le pouvoir. Il est plus que nécessaire de remettre les femmes et les hommes au centre des activités de production et création, pour lutter contre la normalisation technocratique et financière. Reprendre en main ces activités, et élaborer les conditions de leur épanouissement. C’est la tâche qui nous attend, comme le souligne le philosophe John Dewey en appelant à la « démocratie créatrice ». Un combat intellectuel et pratique.

Pour retrouver cet article dans le journal l’Humanité, le dossier « Quelles réformes juste pour les auteurs ? » :

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