Archives de Tag: littérature

L’imagination peut prendre le pouvoir

Contributions_modifié-1Au début des années 2000, il était déjà question des « intellos précaires » dans un livre éponyme. Le concept est flou, loin d’une pureté sociologique parfaite (statuts différents, métiers dispersés, etc.), mais d’un point de vue politique, cette notion raconte une réalité et nous dit des choses sur l’état de notre société et son rapport à la création et aux savoirs. Parce qu’il y a une prolétarisation des métiers qui produisent de la connaissance.

Une même logique destructrice s’applique, au sein de l’hôpital, de l’université, de l’école, du monde de la culture. Avec l’appel des appels, collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social, nous le soulignons depuis 2009, et l’avènement de la présidence Sarkozy. Les logiques néolibérales s’accentuent, imposent la performance totale et éliminent tout acte de résistance. Il existe une volonté objective du capitalisme et de la société bourgeoise d’enrégimenter, de dominer, de soumettre les hommes à un travail prescrit, dans le but du profit mais en invoquant hypocritement la morale.

Maintenir les producteurs de fiction, d’idées, de savoir dans la précarité, c’est s’assurer aussi de leur docilité. C’est dominer, c’est exercer une contrainte sur leurs ressources et leurs corps. Reviennent aujourd’hui les mêmes recettes d’affaiblissement.

De quoi #payetonauteur ou #auteurencolère est-il le nom ? Le message est clair, pas de périphrase ou de mise en récit pour des acteurs dont les mots sont la profession. Des mots crus pour raconter une réalité, celle d’un mépris social. Le silence du pouvoir. Au même titre que ceux qui soignent, que ceux qui enseignent, que ceux qui nourrissent, les auteurs basculent dans une nouvelle forme de prolétariat.

Droits d’auteur, concurrence à la hausse, etc. les conditions de vie se détériorent de jours en jours. Certes, il y a « quelques premiers de cordées » (sic) qui vivent bien de leur travail d’écriture, mais au-delà, la situation est dure. Les réformes sociales et fiscales qui s’annoncent vont lourdement peser sur des milliers d’auteurs dont la plupart vivent, chaque mois, sous la barre du SMIC. Etre auteur est un symbole, mais sans vrai statut social. Il faut garantir un statut à ceux qui créent. La création artistique doit être envisagée comme un travail et protégée comme telle. Les travaux du sociologue Pierre-Michel Menger le martèlent et le montrent depuis quelques temps déjà.

Dans cette période de perte de repère, d’aucun dirait de transition, nous avons besoin des auteurs, de leur rêve, de leur façon de décrire le monde, de leur capacité à nous projeter dans un ailleurs. Mais le néolibéralisme laisse peu de place à l’imagination, à la fine analyse de la complexité humaine. Partout, les logiques court-termistes, l’urgence supposée ou réelle, enferment notre perception des réalités. A la recherche de croyances perdues, nous confondons savoir et information. Le culte du chiffre l’emporte. La pensée simplificatrice s’installe, elle n’a pas besoin de ceux qui contestent, de ceux qui créent des alternatives, des utopies. Elle ne s’accommode pas de ceux qui permettent aux autres de s’évader, le capitalisme a besoin de capter l’attention des individus pour consommer.

L’histoire des lettres est aussi celle des moyens de subsistance de ceux qui écrivent, nous disait déjà Paul Valéry. Et c’est ce combat qu’il faut engager. Avec ceux qui cherchent, créent, produisent, enseignent. L’imagination peut prendre le pouvoir. Il est plus que nécessaire de remettre les femmes et les hommes au centre des activités de production et création, pour lutter contre la normalisation technocratique et financière. Reprendre en main ces activités, et élaborer les conditions de leur épanouissement. C’est la tâche qui nous attend, comme le souligne le philosophe John Dewey en appelant à la « démocratie créatrice ». Un combat intellectuel et pratique.

Pour retrouver cet article dans le journal l’Humanité, le dossier « Quelles réformes juste pour les auteurs ? » :

IMG_1792.jpg

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Ecrits, Tribune

Faim d’Etat ? Dessiner le monde qui vient

Contributions_modifié-1Au XXIème siècle, un(e) adolescent(e) a, dans son téléphone, au creux de sa main, bien plus de connaissance, de perspective, de capacité, que Jules César ou Gengis Khan. Notre monde, en profonde mutation, fait face à une « rupture anthropologique », jamais connue dans l’histoire de nos civilisations. Nos sociétés sont transformées, nos structures organisationnelles, notamment l’Etat, fortement affectées. Face à l’accélération sociale et technique de nos modes d’existence, merveilleusement décrites par le philosophe et sociologue Hartmut Rosa, comment comprendre et anticiper? Déstabilisé face à un futur insaisissable, l’Etat, comme déconnecté de son histoire, ne parvient pas à écrire son nouveau roman. Il peine à questionner les défis qui lui sont posés et à déployer des actions publiques pour y répondre. Il demeure prisonnier des logiques court-termistes, de l’urgence, du prêt-à-penser, des recettes maintes fois répétées…

Cette question de l’Etat, de nos services publics, est pourtant essentielle car elle est au carrefour de la réflexion sur notre avenir commun. Elle conditionne ce que nous souhaitons pour le vivre-ensemble, le maillage de nos liens sociaux. On le perçoit déjà, dans cette période pré-électorale, le sujet est à l’agenda : ça sera moins ou plus (mieux) d’Etat. On reproche souvent à la chose publique, accusée d’être intrusive et bedonnante, son inefficience en stigmatisant des pouvoirs publics coûteux et obsolètes. « L’État ne peut plus tout faire » revient comme un leitmotiv schizophrénique. Une demande constante de modernisation, d’innovation est formulée. L’avènement du numérique nourrit un besoin accru de fluidité et de transparence, une nouvelle relation avec un usager-citoyen, de plus en plus exigeant, se profile. On parle d’« ubérisation de l’État » (même si cette novlangue revêt un caractère flou), d’« État plateforme », mais qu’en est-il vraiment ?

Face à ces changements, qui sont davantage subis qu’anticipés, il paraît nécessaire de faire un travail de prospective, d’imagination collective, pour dessiner des lignes de fuite, les conditions de fabrication de l’avenir des services publics, de la politique (au sens de la gestion commune des affaires de la cité chère aux philosophes grecs). Dans cette perspective, la littérature est un levier fécond ; la science-fiction, notamment, a toujours été foisonnante en la matière. L’œuvre de Jules Verne, on pense à son Paris au XXe siècle, l’acuité d’Eugène Zamiatine dans Nous autres, ou encore l’analyse de George Orwell dans 1984, nous ont permis d’accéder à de nouvelles vérités que nous n’aurions pas pu voir avant. Ils ont ouverts des espaces pour se mouvoir.

Avec 2056 : quel Etat ? Dix nouvelles pour imaginer le monde qui vient, nous avons essayé d’être des arpenteurs de l’avenir, des archéologues du futur, afin de montrer comment l’Etat pourrait évoluer. On y voit que la dégradation du climat, les dérèglements socio-économiques ont eu des conséquences extrêmes. Les économies libérales n’ont pas résisté à la pénurie ni à l’inefficacité politique qui en ont résultées. Les technologies sont omniprésentes et nous font rentrer dans le règne d’une domination technique.

Se dressent alors les formes d’un nouveau monde dans lequel le pouvoir est davantage diffus, connecté. Il n’est plus vraiment décelable en un lieu précis mais se définit au contraire par son ubiquité. Omnipotent pour certains, réduit à « peau de chagrin » pour d’autres, l’Etat est redéfini. Ses frontières sont brouillées, entre des citoyens qui prennent la main pour s’organiser seuls, sans structures, ni intermédiaires, et des services publics tentaculaires. L’étendue des possibles est vaste et permet de débrider l’imagination, de décaler le regard pour sortir du règne de l’instantanéité. Des utopies pour l’action publique, des horizons souhaitables et désirables, voilà un carburant politique.

Cette tribune est à retrouver dans l’Humanité du 2 janvier, avec une double page, des extraits du livre « 2056 : quel Etat ? » que j’ai dirigé aux Editions La Tengo. Des nouvelles d’anticipation et d’émancipation !

Poster un commentaire

Classé dans Ecrits