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Macron, Benalla et les fonctionnaires

Contributions_modifié-1Les représentants des syndicats de la police nationale n’ont pas compris : comment le Président de la République, chef des armées, garant des institutions et du respect de la constitution, a-t-il pu préférer un conseiller en sécurité aussi peu expérimenté qu’Alexandre Benalla en lieu et place des agents officiels du GSPR (le Groupe de sécurité de la présidence de la République) ? Pourquoi celui qui «n’était diplômé en rien», «avait accès à tout» pour reprendre les mots de David Le Bars, du syndicat des commissaires de la police nationale ?

Ce choix a été vécu comme une gifle. Une humiliation pour tous ceux et toutes celles qui ont donné ou risqué leur vie pour protéger notre pays depuis des mois, pour ces policiers et ces gendarmes qui tentent de remplir au mieux leur mission dans un contexte tendu, celui de la menace terroriste, malgré la vétusté de leurs équipements et la souffrance psychologique qui s’accumule.

Aujourd’hui, ces mêmes fonctionnaires sont la cible du plan de communication de la République en marche (LREM) : l’affaire serait politico-policière. Une vengeance motivée par la jalousie. Indécent en cette semaine où nous découvrions les détails du comportement héroïque du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame.

Le policier est un fonctionnaire maltraité comme un autre

L’affaire Benalla traduit en fait la vision profonde qu’Emmanuel Macron entretient de l’Etat et de ses serviteurs, les fonctionnaires. Trop chers, inefficaces et inopérants, de l’ancien monde en somme. Une idéologie qui l’aveugle au point de préférer son clan, au dévouement, à la qualification et à l’expérience. En cela les policiers sont des fonctionnaires comme les autres : méprisés par un pouvoir arrogant, disqualifiés car émanant de l’administration.

Stigmatiser les fonctionnaires de la sorte revient pourtant à éluder la question centrale : quels sont les services de l’Etat qui transférés au privé coûteraient moins chers et seraient plus efficaces pour les citoyens-usagers? En l’espèce, l’affaire Benalla nous donne un premier élément de réponse : le privé a coûté un «pognon de dingue». Et il a dérapé au point de mettre en danger la démocratie.

Il est des domaines dans lesquels l’efficacité du service public prime sur celle du privé. La sécurité de la présidence de la république en fait notamment partie. C’est pourquoi, il revient aux fonctionnaires de police ou à des personnels de gendarmerie d’exercer la mission régalienne qui consiste à protéger les chefs d’Etat.

Moralisation de l’exécutif

Mais plus inquiétant encore, à travers cette affaire, nous découvrons que l’Etat semble aujourd’hui dirigé par un clan. Un clan qui nie les corps intermédiaires et les contre-pouvoirs, quand il ne les violente pas. Un clan qui accuse les parlementaires, la presse, les syndicats, de «ralentir» l’efficacité du travail gouvernemental. Le refus de dialoguer avec ces corps intermédiaires illustre en fait le grand amateurisme et la fragilité d’un pouvoir qui craint d’échanger avec des organisations compétentes.

Ce scandale d’Etat souligne également la nécessité de renforcer le contrôle et la transparence de l’exécutif. Car ce qui est en jeu ici, c’est aussi l’affaire des chargés de mission à l’Elysée. Et ceci n’est pas anodin. Tout d’un coup, nous nous rendons compte qu’Emmanuel Macron dirige la France de manière assez opaque. On ne connaît pas exactement ses collaborateurs (qui sont-ils ? quels sont leurs fonctions, leurs rémunérations et privilèges ?). Pourtant, ils s’occupent de sujets aussi importants que la sécurité ou le terrorisme.

Dans un contexte où la défiance des citoyens est grande à l’endroit de la chose publique, il est plus que nécessaire de rénover et de moraliser la vie politique. Des avancées ont été faites en la matière, notamment pour les parlementaires, mais elles sont peu concernées l’exécutif. C’est à ce niveau qu’il faut maintenant être exemplaire.

Ce ne sont pas des ajustements mais des questions d’ordre constitutionnel que pose la présidence de la République en termes de transparence, de prévention des conflits d’intérêts et de séparation des pouvoirs avec le judiciaire.

La liste des sujets à mettre sur la table est longue : régulation du nombre des collaborateurs du président de la République, pouvoir de nomination du président de la République dans les emplois à la discrétion du gouvernement, immunité du président de la République pour les actes se rapportant à sa fonction et inviolabilité pendant le temps de son mandat pour les actes de sa vie civile, compatibilité du droit de grâce du président de la République avec la séparation des pouvoirs, etc. Un chantier colossal pour un nouveau monde démocratique.

Cette tribune co-écrite avec Aurore Lalucq, économiste et porte-parole de Génération.s est à retrouver dans le journal Libération :

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Une politique sans valeurs ?

Contributions_modifié-1Un an et c’est déjà l’overdose du bilan. A longueur d’analyses, tout y passe : les aptitudes physiques du «chef» (le nouvel homme augmenté ?), les métaphores royales, voire impériales, le positionnement transcendant sur l’échiquier politique, le nombre «colossal» de déplacements internationaux, la prétendue frénésie des réformes, etc. Mais quelle idéologie peut-on déceler, en filigrane, derrière la pratique du pouvoir ?

Depuis le début du quinquennat, chaque action de l’exécutif est soutenue par une monstration de la modernité, évoquée de manière quasi religieuse : «Un devoir d’efficacité», «un langage de vérité». La rhétorique du management privé, les anglicismes modernisateurs sont convoqués par le «nouveau monde» politique. Les réformes ont à peine le temps d’être mises en œuvre qu’elles sont déjà dépassées par la réforme suivante, à coup de «bottom-up», «impact», «innovation», «benchmarking» ou autre «évaluation».

Cette invasion des normes, des outils, des standards de gestion, cette emprise grandissante des notations n’est pas nouvelle. Des sociologues (Alain Desrosières, Eve Chiapello ou encore Albert Ogien) ont en effet montré les processus historiques et sociaux de construction de ce «gouvernement par les nombres». Précisément, on a ainsi pu souligner que la prolifération des dispositifs de quantification et d’évaluation a permis la colonisation des services publics par la langue fonctionnelle de l’entreprise, ce que l’on nomme le New Public Management, art néolibéral de démantèlement de l’Etat.

Cette mise en mathématique du monde social fait aujourd’hui office de politique. Sous couvert d’apolitisme, de pragmatisme et de rationalisation, une idéologie gouverne les multiples réformes mises en œuvre par le pouvoir exécutif : on fait se substituer aux discours axés sur les valeurs, des discours privilégiant les techniques. Les instruments régulent, fragmentent, contrôlent et rendent conforme l’ensemble des pratiques sociales.

Cette politique néolibérale se pare du masque de l’objectivité technique et de la neutralité ; elle ne laisse aucune place au commun, elle ne laisse aucune place à la contestation. Il faut être efficace et performant. A l’hôpital, au sein de l’université, des Ehpad, dans les activités sociales et culturelles. Aucun pan de l’action publique ne doit y échapper. Mais, on ne pose jamais la question du sens, de ce que doit être l’Etat, la puissance publique, dans une société sous tension, ce que les usagers, les citoyens veulent comme services publics au XXIe siècle.

Au-delà du culte du chiffre, réduction des déficits publics, course pour un point de croissance ou baisse drastique du nombre de fonctionnaires, il convient aussi de réfléchir sur les mots que nous employons pour dire le monde. Nous ne les utilisons pas impunément. Par exemple, il faudrait se rappeler que disruption, mot qui obsède tant le nouveau champ politique, dérive, dixit le dictionnaire de l’Académie française, du latin disrumpere, «briser en morceaux, faire éclater». Que certains philosophes, comme Bernard Stiegler, y voit aussi le slogan d’une nouvelle forme de barbarie. On pourrait également faire l’analyse du terme «performance» qui provient d’un vocabulaire de «turfiste». C’est la manière dont court un cheval qui progressivement va prendre le sens de score et drainer avec elle, la compétition, la rivalité, qui fait de l’autre un adversaire.

Toutes ces formes actuelles de mesure, d’évaluation, de gouvernementalité participent à un mouvement d’expropriation de la pensée, une confiscation de la décision des citoyens. Le politique se met en capacité de créer un espace qu’il domine et mesure, via des indicateurs. Pas de place pour le débat, la contradiction, la production d’un sens et d’une finalité. On exécute un acte par soumission à l’automatisme des procédures, il n’y a pas de pire menace pour une démocratie.

Faute de prendre du temps pour mettre en débat les chiffres, les valeurs, c’est un mode d’emploi simplifié qui est choisi, plutôt que la pensée complexe, ouverte à l’inconnu. Comme le disait le philosophe Jean-François Lyotard: «Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut, mais incorrigible : d’en faire perdre».

Pour retrouver cette tribune sur le site du journal Libération, c’est par ici :

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Des chiffres et des lettres : réformes actuelles et maux du New Public Management

Contributions_modifié-1Sous couvert de pragmatisme et de rationalisation, c’est bien une idéologie qui gouverne les multiples réformes mises en œuvre par le pouvoir exécutif. Une idéologie, déjà ancienne, qui tient dans les trois lettres de l’acronyme NPM, pour New Public Management. Ou comment « réformer l’Etat » en le faisant définitivement basculer dans l’univers des chiffres et des lettres du secteur privé…

Tout ceci est a-politique nous répète-t-on alors que c’est une vision du monde qui est en fait proposée. Comme ont pu le souligner les travaux du philosophe Wittgenstein, les limites de mon langage signifient (aussi) les limites de mon propre monde. En l’espèce, nous sommes en train de découvrir que le langage des entreprises de (soi-disant) modernisation qui ont cours aujourd’hui donne à voir un monde étatique de plus en plus affaibli, au profit d’un secteur privé qui doit prendre la main.

Et c’est la main droite de l’Etat qui est saisie, pour imposer des intérêts privés. Déjà, Pierre Bourdieu, en décembre 1995, dans l’enceinte de la gare de Lyon, devant les cheminots grévistes, nous disait : « cette noblesse d’Etat, qui prêche le dépérissement de l’Etat et le règne sans partage du marché et du consommateur, substitut commercial du citoyen, a fait main basse sur l’Etat ; elle a fait du bien public un bien privé, de la chose publique, de la République, sa chose ».

Un travail de dévoilement est nécessaire, car les promoteurs des réformes actuelles sont en train de soustraire aux débats une question essentielle : que doit être l’État, la puissance publique du XXIe siècle? Que voulons-nous pour nos services publics dans une société sous tension et au bord de la crise démocratique ? Car c’est bien de la remise en cause de l’Etat providence dont il s’agit. Car c’est bien de la confiscation de l’Etat par une élite dont il est question.

Pour lire l’intégralité de la tribune dans AOC, un quotidien d’idées, pour prendre de la hauteur, écrit par des chercheurs, des écrivains, des artistes et des journalistes, vous pouvez cliquer ci-dessous ↘️

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Le service public, une exigence démocratique

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Extraits de l’entretien que j’ai réalisé avec Anna Musso et paru dans le journal l’Humanité le 9 mars 2018 :

Réforme hospitalière, réforme du baccalauréat,  ordonnances SNCF… comment analysez vous la politique du gouvernement en matière de service public ?

On remarque une certaine urgence à agir, il faut être dans la démonstration de la modernité. Aller vite, utiliser un champ lexical qui induit la rationalisation, la transformation, allumer différents feux pour être en mouvement et insaisissable pour ses adversaires.

Un engrenage de réformes, pointillistes et peu coordonnées, qui manque d’une vision globale sur ce que doivent être les services publics au 21e siècle. Cette question de l’Etat, de nos services publics, est pourtant essentielle car elle est au carrefour de la réflexion sur notre avenir commun. Elle conditionne ce que nous souhaitons pour le vivre-ensemble, le maillage de nos liens sociaux et de nos territoires.

Depuis une soixantaine d’années, les gouvernements successifs se sont empressés de vouloir moderniser l’Etat, ce que montre très bien les travaux du politiste Philippe Bezes (Réinventer l’Etat. Les réformes de l’administration française), sans penser ce que devait être l’Etat. Avec en toile de fond, depuis les années 1980, cette fameuse saillie de Reagan : « L’Etat est plus le problème que la solution ». Il faut donc réduire les périmètres d’intervention, libéraliser. C’est l’ère des méthodes privées appliquées aveuglément à la sphère publique, le New Public Management.

Les fonctionnaires sont trop souvent et depuis bien longtemps des boucs-émissaires, ils sont des chiffres qu’on l’on pourrait baisser à l’infini. Ce culte du chiffre est absurde, il faut le désacraliser.

Les fonctionnaires, ce sont des femmes et des hommes engagés, ce sont des visages, ce sont les artisans de la République du quotidien. Car ce sont des métiers et des vocations, qui s’ils étaient supprimés, réduits ou transférés au privé, rendraient notre vie plus coûteuse, plus angoissante. Imaginez si nous devions payer directement, par nous même, pour notre santé, notre sécurité, l’éducation de nos enfants, ou le régime de retraite de nos parents.

Justement, face à sa disparition dans les territoires, que reste-t-il de l’esprit « service public » ?

Une certaine forme de schizophrénie est palpable : les français sont attachés à leurs services publics mais ils sont toujours défiants à l’endroit de ceux qui les délivrent.

Aujourd’hui, les services publics sont notre bien commun, garants de l’intérêt général. Chaque citoyen doit se retrouver en eux et se sentir considéré. Soyons clairs : quand les services publics faiblissent, la France recule, la République perd du terrain. On le voit bien dans nos territoires, avec une montée du Front National qui joue sur cet abandon.

En quoi est-il urgent de préserver les services publics et comment les développer ?

Il y a une urgence démocratique, celle de reconnecter les citoyens avec la chose publique. Plutôt que de s’enfermer dans des discours techniciens, sur le volume de la dépense publique ou le statut des fonctionnaires, il serait préférable de créer un espace public où nous pourrions échanger, dialoguer sur l’action publique de demain, celle du 21e siècle, la bâtir avec les citoyens.

Les collaborations entre services publics et société civile se développent, il faut y être attentif. Sans pour autant que cela soit synonyme d’une diminution irréfléchie du rôle de l’Etat, comme cela a été le cas au Royaume-Uni avec le programme de Big society de David Cameron.

Il y a une culture nouvelle de l’interaction entre public et privé, de l’expérimentation, de l’évaluation et de l’innovation publique à construire. Se connecter davantage sur les initiatives de la société civile qui viennent compléter et améliorer les politiques publiques.

La préservation de nos services publics et leur amélioration, est un enjeu essentiel. Nous devons lutter contre cette « phobie d’Etat », pour reprendre les mots du philosophe Michel Foucault. L’étendue des possibles est vaste, propulsée par les potentialités numériques.

 

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