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Une politique sans valeurs ?

Contributions_modifié-1Un an et c’est déjà l’overdose du bilan. A longueur d’analyses, tout y passe : les aptitudes physiques du «chef» (le nouvel homme augmenté ?), les métaphores royales, voire impériales, le positionnement transcendant sur l’échiquier politique, le nombre «colossal» de déplacements internationaux, la prétendue frénésie des réformes, etc. Mais quelle idéologie peut-on déceler, en filigrane, derrière la pratique du pouvoir ?

Depuis le début du quinquennat, chaque action de l’exécutif est soutenue par une monstration de la modernité, évoquée de manière quasi religieuse : «Un devoir d’efficacité», «un langage de vérité». La rhétorique du management privé, les anglicismes modernisateurs sont convoqués par le «nouveau monde» politique. Les réformes ont à peine le temps d’être mises en œuvre qu’elles sont déjà dépassées par la réforme suivante, à coup de «bottom-up», «impact», «innovation», «benchmarking» ou autre «évaluation».

Cette invasion des normes, des outils, des standards de gestion, cette emprise grandissante des notations n’est pas nouvelle. Des sociologues (Alain Desrosières, Eve Chiapello ou encore Albert Ogien) ont en effet montré les processus historiques et sociaux de construction de ce «gouvernement par les nombres». Précisément, on a ainsi pu souligner que la prolifération des dispositifs de quantification et d’évaluation a permis la colonisation des services publics par la langue fonctionnelle de l’entreprise, ce que l’on nomme le New Public Management, art néolibéral de démantèlement de l’Etat.

Cette mise en mathématique du monde social fait aujourd’hui office de politique. Sous couvert d’apolitisme, de pragmatisme et de rationalisation, une idéologie gouverne les multiples réformes mises en œuvre par le pouvoir exécutif : on fait se substituer aux discours axés sur les valeurs, des discours privilégiant les techniques. Les instruments régulent, fragmentent, contrôlent et rendent conforme l’ensemble des pratiques sociales.

Cette politique néolibérale se pare du masque de l’objectivité technique et de la neutralité ; elle ne laisse aucune place au commun, elle ne laisse aucune place à la contestation. Il faut être efficace et performant. A l’hôpital, au sein de l’université, des Ehpad, dans les activités sociales et culturelles. Aucun pan de l’action publique ne doit y échapper. Mais, on ne pose jamais la question du sens, de ce que doit être l’Etat, la puissance publique, dans une société sous tension, ce que les usagers, les citoyens veulent comme services publics au XXIe siècle.

Au-delà du culte du chiffre, réduction des déficits publics, course pour un point de croissance ou baisse drastique du nombre de fonctionnaires, il convient aussi de réfléchir sur les mots que nous employons pour dire le monde. Nous ne les utilisons pas impunément. Par exemple, il faudrait se rappeler que disruption, mot qui obsède tant le nouveau champ politique, dérive, dixit le dictionnaire de l’Académie française, du latin disrumpere, «briser en morceaux, faire éclater». Que certains philosophes, comme Bernard Stiegler, y voit aussi le slogan d’une nouvelle forme de barbarie. On pourrait également faire l’analyse du terme «performance» qui provient d’un vocabulaire de «turfiste». C’est la manière dont court un cheval qui progressivement va prendre le sens de score et drainer avec elle, la compétition, la rivalité, qui fait de l’autre un adversaire.

Toutes ces formes actuelles de mesure, d’évaluation, de gouvernementalité participent à un mouvement d’expropriation de la pensée, une confiscation de la décision des citoyens. Le politique se met en capacité de créer un espace qu’il domine et mesure, via des indicateurs. Pas de place pour le débat, la contradiction, la production d’un sens et d’une finalité. On exécute un acte par soumission à l’automatisme des procédures, il n’y a pas de pire menace pour une démocratie.

Faute de prendre du temps pour mettre en débat les chiffres, les valeurs, c’est un mode d’emploi simplifié qui est choisi, plutôt que la pensée complexe, ouverte à l’inconnu. Comme le disait le philosophe Jean-François Lyotard: «Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut, mais incorrigible : d’en faire perdre».

Pour retrouver cette tribune sur le site du journal Libération, c’est par ici :

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Des chiffres et des lettres : réformes actuelles et maux du New Public Management

Contributions_modifié-1Sous couvert de pragmatisme et de rationalisation, c’est bien une idéologie qui gouverne les multiples réformes mises en œuvre par le pouvoir exécutif. Une idéologie, déjà ancienne, qui tient dans les trois lettres de l’acronyme NPM, pour New Public Management. Ou comment « réformer l’Etat » en le faisant définitivement basculer dans l’univers des chiffres et des lettres du secteur privé…

Tout ceci est a-politique nous répète-t-on alors que c’est une vision du monde qui est en fait proposée. Comme ont pu le souligner les travaux du philosophe Wittgenstein, les limites de mon langage signifient (aussi) les limites de mon propre monde. En l’espèce, nous sommes en train de découvrir que le langage des entreprises de (soi-disant) modernisation qui ont cours aujourd’hui donne à voir un monde étatique de plus en plus affaibli, au profit d’un secteur privé qui doit prendre la main.

Et c’est la main droite de l’Etat qui est saisie, pour imposer des intérêts privés. Déjà, Pierre Bourdieu, en décembre 1995, dans l’enceinte de la gare de Lyon, devant les cheminots grévistes, nous disait : « cette noblesse d’Etat, qui prêche le dépérissement de l’Etat et le règne sans partage du marché et du consommateur, substitut commercial du citoyen, a fait main basse sur l’Etat ; elle a fait du bien public un bien privé, de la chose publique, de la République, sa chose ».

Un travail de dévoilement est nécessaire, car les promoteurs des réformes actuelles sont en train de soustraire aux débats une question essentielle : que doit être l’État, la puissance publique du XXIe siècle? Que voulons-nous pour nos services publics dans une société sous tension et au bord de la crise démocratique ? Car c’est bien de la remise en cause de l’Etat providence dont il s’agit. Car c’est bien de la confiscation de l’Etat par une élite dont il est question.

Pour lire l’intégralité de la tribune dans AOC, un quotidien d’idées, pour prendre de la hauteur, écrit par des chercheurs, des écrivains, des artistes et des journalistes, vous pouvez cliquer ci-dessous ↘️

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Culte de la performance publique & techno-fascisme

Vidéos_modifié-1Invité de la deuxième journée des Rencontres des acteurs publics 2016, le 6 juillet à la Cour des comptes, je fais part de mon insatisfaction quant à l’utilisation de la notion de “performance publique” : “Elle me pose problème quand elle nous fait entrer dans le champ de la compétition et de la rivalité […]. Je militerais plutôt pour l’introduction de nouveaux concepts dans l’administration publique”.

Je reviens notamment, dans cette interview, sur la dérive performative et technologique de nos sociétés et plaide pour le développement d’outils de compréhension des politiques publiques.

Pour voir  la vidéo de mon intervention :

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Classé dans Réforme de l'Etat

Que valent les méthodes du « nouveau management public » ?

Vidéos_modifié-1Depuis plusieurs décennies, les outils et méthodes dites du « New Public Management » se sont généralisés dans les administrations publiques. Ce concept recouvre la réalité d’une gestion par la performance, d’une quête de rentabilité des services publics et plus généralement se présente sous la forme d’une rhétorique antibureaucratique visant la transformation de la gestion des administrations. Mais que valent vraiment ces méthodes ?

Mon interview vidéo, à Xerfi Canal, à retrouver ici (cliquez sur l’image):

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Réformer l’Etat ?

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La réforme de l’Etat prend un nouveau tournant. La nomination en juin d’un secrétaire d’Etat, sur cette thématique, placé sous l’autorité du Premier ministre, laisse en tout cas le supposer.

Techniquement et politiquement, c’est un exercice délicat que celui de vouloir «réformer l’Etat». Cela revient de manière sempiternelle depuis plus de 50 ans et chaque gouvernement souhaite s’y attaquer, sans grand succès. On parle alors d’«Etat facilitateur», d’«Etat stratège». Ce sera le «renouveau du service public» ou la «révision générale des politiques publiques» et maintenant la «modernisation de l’action publique».

Dans une période où les tensions sont exacerbées à l’endroit de la puissance publique, où le besoin de transparence atteint des sommets (pensons à la création de la haute autorité pour la transparence financière de la vie politique), où la nécessité de prouver l’efficacité des politiques publiques devient un leitmotiv, il paraît, ici et maintenant, plus qu’essentiel de se poser la question de l’Etat au XXIsiècle.

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